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Michel Brosseau

L'interview de Michel Brosseau

Interview réalisé en février 2009 par Emeric Cloche.

L'interview

Emeric Cloche : Michel, "La Dame Blanche Était en Noir" n'est pas ton premier roman, tu as aussi écrit "La Bac d'abord" paru aux éditions du Barbu et "Mannish Boy" chez publie.net. Comment es-tu venu à l'écriture ? Quel a été le déclencheur ?

Michel Brosseau : J’ai l’impression que l’écriture a toujours été présente au cours de ma vie, avec bien sûr des degrés d’intensité divers, des formes variables, mais elle a toujours été là. Je me souviens avoir, comme beaucoup, écrit quelques récits quand j’étais gamin, puis des poèmes plus ou moins déjantés et torturés à l’adolescence. C’est ensuite que mon goût pour l’écriture s’est progressivement affirmé : avec une écriture de type universitaire, générée par des études de lettres modernes (jusqu’à la rédaction d’un doctorat de troisième cycle sur Céline et le Sens, bonne expérience d’écriture dans la durée !), et, en parallèle, d’une part l’écriture de chansons pour un groupe de rock alternatif auquel je participais comme guitariste et chanteur, et d’autre part, l’accumulation dans de nombreux carnets de scénarii, notes de lectures, choses vues et entendues, réflexions diverses… L’approche demeurait celle d’un dilettante de la littérature. Ce n’est que progressivement que s’est imposée l’idée d’utiliser ces notes éparses, d’en faire quelque chose de construit.
La première étape décisive a été la destruction pure et simple de nombreux de ces carnets, comme pour se libérer d’un poids qui empêche d’avancer … Puis a commencé la rédaction de Mannish Boy, qu’on pourrait qualifier de récit autofictionnel, mettant en scène un jeune prof revenu passer un week-end dans sa famille à l’occasion d’un baptême (on est dans l’Ouest de la France, pas très loin d’Angers). Il s’agissait déjà d’une écriture polyphonique mêlant récit, flashes back, notes prises par le personnage principal dans son carnet… Avec une grande place laissée à l’oralité. Il y avait une sorte d’urgence dans cette écriture, la nécessité d’une mise au clair sur la relation entretenue avec d’où l’on vient, ce que François Bon appelle dans sa présentation du bouquin « la vieille terre », le « pays des sans nom », « la vieille misère dont, nous, on est issu ». Une sorte de confrontation avec mes racines, et l’affirmation d’une volonté d’aller vers d’autres horizons, notamment ceux de l’écriture. Mais la friction avec les territoires d’origine et l’éloignement nécessaire ne se font pas sans douleurs, sans hésitations, interrogations…
Mannish Boy a été un premier pas à partir duquel les choses ont commencé à se confirmer concernant mon entrée en écriture. Le manuscrit était notamment passé entre les mains de Renaud Marhic, futur créateur de la collection Polars & Grimoires. C’est lui qui m’a suggéré de faire un détour du côté du polar. Détour auquel j’ai pris goût, puisque, après la publication de La BAC d’abord, aux éditions du Barbu, j’ai récidivé avec La Dame Blanche Était en Noir. En éprouvant, je dois le dire, un grand plaisir à bâtir de la fiction aux prises avec le réel, voire même avec le quotidien le plus ordinaire. Un quotidien où surgit le tragique, comme pour mieux le dévoiler…

Emeric Cloche : Dans "La Dame Blanche Était en Noir" à deux endroits différents et marquants tu entremêles les paroles d'une chanson de Bob Dylan puis de Bruce Springsteen à la narration (si je me souviens bien tu utilises à peu près le même procédé dans "La Bac D'abord"), quelle importance tient la musique dans tes romans et au moment où tu écris ?

Michel Brosseau : La musique tient une place importante dans ma vie. Je pratique régulièrement la guitare, j’écoute pas mal de disques… Essentiellement du blues, du rock seventies, et les jours de colère rentrée quelques incartades du côté du punk ! Lorsque j’écris, j’ai beaucoup de mal à avoir un fond musical. J’ai besoin de me concentrer sur la musique de la langue, la rythmique des phrases. J’ai déjà essayé d’écrire en passant de la musique, mais il se produit une sorte d’interférence gênante entre ce qui sort des enceintes et ce qui se passe sur l’écran, notamment d’un point de vue rythmique.
L’aspect sonore du matériau linguistique me paraît essentiel. On ne passe plusieurs années sur l’œuvre de Céline sans que ça ne laisse quelques traces ! En revanche, j’aime que des morceaux interviennent dans le cours de la narration. Mannish Boy, déjà, faisait référence au célèbre morceau de Muddy Waters, repris par les Rolling Stones et tant d’autres. Il était l’un des points autour duquel s’organisait le récit. En ce qui concerne les romans suivants, les Clash, Sham 69 et Trust sont présents dans La BAC d’abord, ou Dylan et Springsteen dans La Dame Blanche Était en Noir. La musique pop fait partie de notre quotidien, aussi se doit-elle à mes yeux d’être présente chez cet héritier du réalisme qu’est le polar. Elle constitue désormais un élément essentiel du paysage culturel.
En outre, placer à l’intérieur du récit des vers de chanson permet de syncoper le rythme du paragraphe, d’en retarder l’issue tout en installant une ambiance. Les chansons que j’utilise sont aussi un référent culturel où s’effectue souvent une mise en abyme de la situation d’un personnage, de ses pensées. Il ne s’agit pas seulement de faire un clin d’œil à la musique pour entrer en connivence avec le lecteur, ou de faire joli et exotique avec quelques vers en anglais, mais de faire jouer aux morceaux cités des rôles de révélateurs. Ce qu’ils sont, de mon point de vue, dans nos vies. Des morceaux comme Break on Through, des Doors, ou It’s all Right, Ma (I’m Only Bleeding), de Dylan, ne s’écoutent pas sans laisser de traces.
Enfin, ce jeu de citations musicales est aussi conditionné par les personnages principaux de mes deux polars : ils ont un côté adolescent attardé, ils promènent une nostalgie de leurs années de jeunesse et de la révolte qui les animait alors. Jeunesse et révolte qui, dans leur souvenir, se confondent avec le rock et la puissance de contestation qui s’en est parfois dégagée.

Emeric Cloche : Qu'est-ce qui t'as amené à écrire pour la collection Polars & Grimoires ? Comment cela se passe-t-il de travailler pour une collection dont le cahier des charges semble ouvert tout en étant très précis sur certains points ?

Michel Brosseau : J’ai découvert la collection Polars & Grimoires en lisant Terminus Brocéliande de Renaud Marhic. Le parti pris m’a tout de suite séduit. Il y a là un concept à la fois original et ancré dans une longue tradition littéraire. L’idée de mêler roman noir et légendaire me semblait pouvoir ouvrir pas mal de portes à l’écriture. Le cahier des charges, certes, impose des contraintes, mais celles-ci peuvent aussi être stimulantes, devenir des moteurs pour la création. On peut, dans ce genre d’ouvrage, à la fois s’ancrer dans un imaginaire propice aux rebondissements de la fiction et aisément pratiquer une forme de critique sociale. On doit, en effet, pour mieux installer l’étrangeté véhiculée par le légendaire, installer un cadre très réaliste. Le vacillement nécessaire au basculement des personnages et des lecteurs vers l’imaginaire le plus délirant parfois, naît d’autant plus facilement que l’effet de réel est important. Travailler sur cette légende urbaine qu’est la Dame blanche m’a ainsi guidé vers la fée poitevine Mélusine, Gilles de Rais, autant de grandes figures de l’imaginaire… mais aussi vers une approche plus « sociologique », à travers par exemple le mouvement gothique, le malaise d’une certaine jeunesse provinciale, les phénomènes de rumeur et le rôle que la presse peut parfois y tenir…

Emeric Cloche : Une dernière question, pas des moindres... Pourquoi écrire ?

Michel Brosseau : Vaste question. J’ai envie de paraphraser Julien Gracq dans en lisant en écrivant : on écrit parce qu’on a d’abord lu. Sans doute aussi écrit-on pour se mettre au clair avec soi-même, clarifier le rapport qu’on entretient avec ses contemporains, la société dans laquelle on vit. Enfin, last but not least, on écrit par amour de la langue, par goût de se colleter avec ce matériau indocile, par envie de la faire chanter.


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