traduction (anglais) : Jean-Paul Gratias
Edition originale :
Rivages / Écrits Noirs - Février 2003
Rééditions :
Dernière édition poche : Rivages / Noir - Septembre 2005
Autres éditions :
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Richard Watt, journaliste anglais engagé, s’est exilé dans un village d’Italie pour fuir une Angleterre qui a sombré dans la dictature. En effet, le nouveau Premier ministre Jobling se refuse à organiser des élections à expiration de son mandat et réprime férocement toute opposition politique.
La présence de Watt à Roccamarittima ayant été signalée aux autorités anglaises par un couple britannique, le journaliste est extradé vers son pays d’origine, où il tombe entre les griffes de ses ennemis.
Je me réveille, la tête remplie d’un flot de chiffres que j’ai additionnés et soustraits toute la nuit dans mon sommeil. Depuis un moment, je perçois le zonzonnement intermittent des moustiques. Un papillon de nuit aux ailes noires, large de quatre centimètres, est plaqué en biais sur le mur, derrière la table de chevet, à moitié caché par elle.
Il y a cinq ans et dix-sept jours que nous vivons ici ; nous avons vu cinq fois se dérouler le cycle complet des saisons sur cette terre (...)
par Jérôme Jukal, le 19 juin 2007
Dès les premières lignes, nous sommes dans un roman rural, un petit coin d’Italie vue par un anglais venu s’y installer et en adopter le mode de vie.
Sous mes yeux, le vent se lève. Le paysage tout entier se soulève et murmure comme un océan. Sous leurs ombrelles de feuillage, les pieds de vigne et les oliviers gris pâle se tournent pour fuir vers la route qui serpente tout là-haut — ce ruban de poussière blanche qui traverse une forêt d’un vert lugubre que le soleil n’a pas encore atteinte et des champs de chaume où le blé commence à peine à pousser.
Il en a adopté le mode de vie, la culture de la vigne, et le rythme, lent, celui des saisons.
Mais on comprend qu’il a fui, qu’il se préoccupe de ses vignes pour ne pas ressasser de sombres pensées mais elles sont toujours là.
Vue du ciel, l’allée de gravier qui relie notre maison à la route ressemble à une vipère tuée d’un coup de bâton […]
Même dans la contemplation, des images de violence se glissent. Le paysage, une scène anodine, cachent une noirceur insoupçonnée, une noirceur, un désespoir, qui hantent le personnage principal, le narrateur.
Sortant du lit aussi silencieusement que possible, je me lève et contemple Magda qui dort encore. Couchée sur le ventre, le drap barrant l’arrière de ses cuisses, le dos perlé de sueur, elle paraît alanguie, sinon que, sous sa tête, son poing fermé est enfoncé dans sa bouche, comme si elle s’efforçait de ne pas crier. Elle ressemble à un cadavre arraché en hâte d’un véhicule en feu et qu’on aurait recouvert à moitié.
Nous côtoyons un couple d’anglais, savourant sa vie en Toscane, mais souffrant d’une blessure profonde, douloureuse. Une blessure qui a à voir avec leur exil. Un exil qu’ils tentent de savourer mais tout les rapproche, les rattache à leur pays, l’Angleterre, dont ils sont partis pour fuir une situation politique pour le moins dangereuse. Richard Watt, le narrateur a eu le malheur de dénoncer les idées troubles, inquiétantes, de celui qui est devenu le Premier ministre. La situation a empiré, le pays s’éloigne de la démocratie… Mais loin de son pays, on est parfois perdu. On ne peut pas s’en éloigner éternellement, l’oublier.
Je ne cherchais plus les événements, comme au temps lointain où j’étais journaliste ; c’était eux qui m’avaient trouvé, et les gens qui les provoquaient avaient de la haine pour moi.
Nous ne sommes pas dans un roman rural, mais bien dans un roman noir. Dans un style superbe, le narrateur nous fait part de ses doutes, du lent délitement de ses certitudes.
Les convictions les plus profondément ancrées en soi sont-elles suffisantes pour résister à la tyrannie ?
Quelques pistes à explorer, ou pas...
Il y a de l’uchronie dans ce roman alors, penchez-vous sur Robert Harris et son Fatherland, mais pour la qualité de l’écriture et de la description de l’inexorable marche du destin, il faudra peut-être chercher du côté des maîtres du roman noir dont Robin Cook est l’un des membres.
Bibliographie non exhaustive... Seuls sont indiqués ici les ouvrages chroniqués sur le site.
Vous pouvez, vous aussi, entamer ou poursuivre la discusion...
Par Amilanar, le 31 Juillet 2007
Robin Cook, à ne pas confondre avec son homonyme américain, faiseur de thrillers médicaux, était un auteur britannique de polars bien noirs dont les qualités ont été louées en son temps par Jean-Patrick Manchette. Je sais ; ceci ne constitue pas un critère incontestable pour porter un auteur au firmament de la Grande Littérature. Qu’importe. Cook demeure à mes yeux un excellent auteur dont il convient de découvrir les mérites amplement supérieurs à ceux de son homonyme états-unien. Je profite donc, de la chronique mise en ligne sur ce site pour faire œuvre de prosélyte.
Quelque Chose de Pourri au Royaume d’Angleterre est à la fois une satire sociale et un texte de politique fiction qui lorgne fugitivement vers l’aspect dystopique de la Science Fiction. Les critiques anglais n’ont d’ailleurs pas manqué d’opérer le rapprochement avec un autre ouvrage britannique hautement politique et dystopique. Vous l’aurez compris ; il s’agit de 1984 de George Orwell.
Mais revenons à Quelque Chose de Pourri au Royaume d’Angleterre. Richard Watt, le narrateur, vit en exil avec sa femme dans un village d’Italie depuis que le climat est devenu trop malsain au Royaume-Uni. Le premier ministre Jobling a, en effet, décidé d’imprimer au pays un tournant radical en appliquant son programme du Nouvel Elan qui consiste, ni plus ni moins, à installer un régime de nature socialiste en Angleterre. En fait, une véritable démocratie populaire avec système totalitaire intégré. Cette décision ne rencontrant pas l’enthousiasme général, l’Ecosse et le Pays de Galles n’ont pas tardé à faire sécession et, à l’instar de nombreux autres membres de l’intelligentsia britannique, Watt a déserté le navire avant qu’il ne sombre. Il se pourrait malheureusement bien que le naufrage le rattrape car Jobling a fait de son extradition une affaire personnelle.
Dédié à toutes les victimes, ce roman est une charge lourde, qui confine au véritable règlement de compte contre le conformisme social anglais [Cook règle en bloc ses comptes avec son milieu social et son pays dans ses premiers romans]. A la différence de Orwell, le totalitarisme n’est pas fermement installé ici mais en voie de pérennisation. Cependant, la critique n’a pas totalement tort de le rapprocher de l’œuvre maîtresse d’Orwell car c’est vers une certaine forme de dictature moustachue, parée des oripeaux socialistes, que regarde ce roman daté de 1970.
Dans la première partie, nous suivons de loin avec le narrateur les développements du totalitarisme en Angleterre. Une chape de plomb semble être tombée sur son pays natal et il ne cesse de s’étonner et de s’inquiéter de l’étonnante passivité de ses compatriotes. En effet, la population semble avoir accepté sans rechigner une autre logique comme si celle-ci était un prolongement naturel de la Démocratie et elle s’est adaptée au nouveau paradigme qui en est issu. La bonne société anglaise progressiste, elle, préfère s’accommoder paisiblement de l’ordre rétabli, en fermant les yeux sur les crimes perpétrés par le régime. A l’heure de la guerre contre le terrorisme, du choc des civilisations et de la tolérance 0, la pertinence du regard de Cook résonne cruellement pour nous rappeler que la contre-révolution avait déjà gagné en 1970. Cette partie, portée par un style volontiers lyrique, est la plus chaleureuse. Pourtant, déjà se mettent en place les éléments du futur retour à la réalité pour Watt et sa femme.
Dans la seconde partie, le couple doit retourner en Angleterre. La parenthèse italienne est fermée, commence l’implacable face à face avec la dictature. La prose devient plus froide, l’opposition féroce et la violence s'exprime ouvertement. Avec Orwell, le totalitarisme n’avait pas de visage. C’était une machine incarnée par l’image de Big Brother. Chez Robin Cook, il endosse la personnalité médiocre et méprisable des supplétifs qui se sont engagés à son service. Ces êtres veules, ces falots et ratés de la vie n’ont rien de surhumains. Ils sont totalement inscrits dans la normalité et l’on pourrait les rencontrer au coin d’une rue, voire discuter avec eux dans une file d’attente. Insidieusement, c’est le fait de résister qui devient anormal. Néanmoins, Watt est un battant qui ne se rendra pas. On est d’ailleurs étonné de sa détermination et de sa faculté de résistance. Et finalement, s’il finit par céder c’est que : « Tant que je pus me battre, je leur résistais, et quand je m’effondrais, ce fut parce que mon corps n’en pouvait plus, et en aucune façon parce que j’avais épuisé ma réserve de haine. »
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